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« Pito nou lèd nou la » ou la pédagogie de l’espoir de nos ancêtres africains...

Updated: Feb 2


Par : Roselor François, Ph.D.


Nous avons entendu et lu en maintes occasions les commentaires de plusieurs érudits haïtiens francophones qui tiraient à boulets rouges sur certains proverbes haïtiens, en particulier sur le très populaire « Pito nou lèd nou la ». Contrairement à Edwidge Danticat (1996) dans « We are ugly, but we are there », ces Haïtiens disaient et écrivaient toutes sortes de propos négatifs au sujet de ce proverbe. Certains parlaient même d’une « mentalité Pito nou lèd nou la »; tandis que d’autres suggéraient tout simplement de le jeter à la poubelle. Cependant, dans de pareils cas, la question qu’on pourrait se poser est la suivante : ces intellos ont-ils pris le temps de réfléchir de façon critique aux définitions, origines, usages, classifications, structures, langages, logiques, significations, valeurs et surtout aux vrais messages véhiculés par ces proverbes?

Ce texte offre une nouvelle perspective sur ce proverbe basée sur le livre La pédagogie de l'espoir (The Pedagogy of Hope) de Paulo Freire. Il montre que ce proverbe, ainsi que deux autres, renferme une pédagogie d'espoir qui est construite à l’aide du bon sens, de la sagesse, de savoirs et d’expériences des Africains qui se trouvaient dans la dure réalité des plantations de Saint-Domingue. C'est une pédagogie d’espoir qui devrait être utilisée dans la vie quotidienne des Haïtiens, surtout en ces moments pénibles et terrifiants. Mais, à cause des conséquences désastreuses du néocolonialisme, le peuple ne croit plus en personne ni en aucune possibilité de changement. Il perd tout espoir de vivre et semble se diriger vers le « Nou lèd, pito nou pa la ». Face à ce grand risque de suicide collectif, ce texte propose la théorie de la conscience critique (Critical Consciousness Theory) de Paulo Freire comme une solution efficace au grand problème de l’ignorance des élites.

Qu’est-ce qu’un proverbe?

En parcourant la littérature, on peut remarquer qu’il y a autant de définitions que de personnes qui ont travaillé sur les proverbes. Les chercheurs n'ont pas encore trouvé de consensus pour arriver à une définition commune. En conséquence, pour les besoins de ce texte, on a jugé bon de choisir deux définitions parmi les auteurs (francophones et anglophones) les plus populaires. 1. un proverbe est une courte phrase historique qui entre dans les conversations quotidiennes d’un peuple (Confiant, 2016). 2. un proverbe est une courte phrase qui exprime une opinion commune, traditionnelle et pédagogique sous une forme métaphorique et libre, facile à retenir et à répéter (Fayemi, 2009).

Disons qu'un proverbe est une expression populaire qui rentre dans les coutumes d’un peuple. Il comprend une bonne dose de bon sens, d'expérience, de sagesse et surtout de vérité (Wolfgang, 1985). Généralement, il exprime dans un langage codé une vérité fondamentale qui est basée sur des preuves authentiques.

L’abolitionniste français Victor Schoelcher (1804-1893), dans le but d’illustrer le génie de la race noire, a collecté 1012 proverbes haïtiens allant de la période de Moreau de Saint-Méry jusqu'au XVIIIe siècle. Bon nombre de ces proverbes sont originaires de l’époque coloniale Saint-Dominguoise. C’est surtout à travers ces proverbes que nos ancêtres Africains ont donné un sens à différentes expériences dans le monde qui les entoure (Fayemi, 2009). Aussi, nos proverbes renferment-ils des connaissances, des vérités de la vie, de la sagesse, des expériences, des enseignements et d’autres éléments culturels de nos ancêtres africains. De plus, il est généralement admis que la philosophie, la sagesse, le système de valeurs et la connaissance de la société y sont ancrées (Balogun, 2006). « Pito nou lèd nou la » est donc l’une de ces nombreuses paroles de vérité et de sagesse énoncées avec une forte dose de bon sens et d’expérience par nos ancêtres. Malheureusement, ce proverbe, comme tant d’autres, a été déformé au niveau de l'interprétation et par conséquent de la compréhension.

Que nous enseigne « Pito nou lèd nou la »?

Selon l'article 44 du Code noir, « l'esclave est un bien meuble. » Sous la couverture de cette loi maléfique, nos ancêtres subissaient les pires atrocités que le monde n’avait jamais connues. Et, quand l’être humain est dépouillé de son humanité, il est devenu laid. La déshumanisation produit toujours de la laideur, tant chez l’oppresseur que chez l’opprimé (Freire, 1996). À Saint-Domingue, cette laideur était bien physique, mentale, morale, spirituelle, sociale et culturelle. Aux yeux des colons, rêver de libération était complètement impensable (Trouillot, 1995). Car, en plus des appareils répressifs et idéologiques du système colonial esclavagiste, nos ancêtres devaient affronter les « faux frères » qui avaient choisi le camp de l'oppresseur. Par exemple, il y avait les nègres commandeurs qui étaient parfois bien pire que les maîtres blancs; les nègres de la milice coloniale (La maréchaussée) qui devaient traquer les marrons; et des esclaves domestiques qui veillaient sur et défendaient farouchement les intérêts de leurs maîtres.

Mais, en dépit de tout ce qui précède, nos ancêtres étaient très loin du désespoir. Car, en face de ce système infernal, ils voyaient se dresser un échantillon de combattants de la liberté qui menaçaient son existence. En effet, nos Aïeux avaient de l’espoir quand ils voyaient à l’œuvre des hommes vaillants et des femmes vaillantes — ces redoutables Marrons de la liberté (Fouchard, 1972) qui se battaient avec une grande détermination contre l’enfer. Ils avaient bien plus d’espoir quand ils voyaient en action des hommes et des femmes de la trempe de Makandal, Boukman, Toussaint, Dessalines, Gabart, Christophe, Boisrond Tonnerre, Capois, Cécile Fatima, Sanite Bélair, Catherine Flon et plusieurs autres. Ils puisaient beaucoup d’espoir dans les discours et les actes de ces vaillants guerriers.

Ainsi, dans cet environnement hostile, quand nos ancêtres se rencontraient, pour reprendre l’idée de Danticat (1996), ils devaient utiliser leur créativité pour pouvoir communiquer dans un langage codé. Par exemple, quand l'un demandait à l'autre: « Kouman ou ye jodi a frèm ? », ce dernier lui répondait : «Nou lèd men nou la ». Et le premier renchérissait pour dire: « Pito nou lèd nou la ». D’où la naissance du proverbe « Pito nou lèd nou la » qui était pour nos Aïeux un rejet total de toute idée de suicide collectif. Certes, ils étaient laids, mais ils étaient là. Ils étaient là afin de pouvoir se battre pour eux-mêmes et pour leur progéniture. En choisissant de rester en vie, nos ancêtres ont caressé l’espoir de renaître. En effet, c’est en restant en vie qu’ils ont pu réussir à se tirer de l'enfer colonial esclavagiste. Un tel choix nous enseigne que quelle que soit notre laideur, nous devons avoir l'espoir de pouvoir briser le système qui est en cause. Voilà pourquoi, en dépit de cette pénible réalité, nos ancêtres se disaient l’un à l’autre: « Toutan tèt poko koupe li espere met chapo ». »

« Pito nou lèd nou la » évoque aussi l’idée d’une prise de conscience constante chez nos ancêtres. Ce proverbe nous enseigne que nos Aïeux étaient constamment conscients de leur laideur, mais ils avaient choisi délibérément de rester en vie afin de pouvoir assurer notre existence. En résumé, « Pito nou lèd nou la » était une ferme résolution de vivre par l’espoir. C'était une autre façon de dire collectivement « Espwa fè viv ».

Paulo Freire, l’un des pères de la Pédagogie critique, dans son livre La pédagogie de l'espoir, affirme que nous vivons par l'espérance. Vivre par l'espérance nous enseigne que nous avons un moyen de sortir des situations les plus dangereuses et les plus désespérées. De l’avis de Freire, il est impératif d'avoir de l’espoir même lorsqu'une dure réalité suggère le contraire. Le pédagogue brésilien poursuit en disant que quel que soit le sens qu’on voudrait attribuer à l’espoir, il serait toujours positif et c'est quelque chose que tout le monde devrait cultiver et promouvoir, en particulier, ceux et celles qui sont appelés/es à être des leaders.

Selon Paulo Freire, l'espoir n'est pas individuel, il est collectif. L'espoir se connecte au tissu des relations sociales qui est en chacun de nous. Il n'est pas une question de but, de désir ou d'ambition personnelle et il n'est pas possible en tant que « Je », mais seulement en tant que « Nous ». C’est pourquoi, dans ce proverbe d’espoir, nos ancêtres ne disaient pas « Mwen » mais plutôt « Nou ». Ils ne disaient pas « Pito mwen lèd mwen la » mais « Pito nou lèd nou la ». Ainsi, leur espoir résidait dans les rencontres, dans les articulations, dans leur communion, dans leur concertation ou dans « l’union fait la force ».

« Pito nou lèd nou la » nous enseigne que malgré la laideur de nos ancêtres dans le système esclavagiste, ils avaient l’espoir de redevenir aussi beaux qu’avant. Quand nous sommes vivants, nous pouvons penser à la façon d’améliorer notre existence voire définir comment assurer notre autodétermination. Bref, quand nous sommes vivants, nous pouvons rêver de grandes choses. Dans La pédagogie de l’espoir, le rêve est la possibilité d'imaginer un monde différent avec des relations sociales et politiques qui mettent les gens au cœur du développement. Il n'y a pas de changement sans rêve, tout comme il n'y a pas de rêve sans espoir. Quand un peuple a l’espoir il peut agir avec force et même opérer de grands miracles. C'est une vérité pluriverselle. Le travail d’un leader est de rendre les rêves des gens solides et de réduire la distance entre le rêve et sa matérialisation.

N.B. Le générique masculin est employé ici dans le seul but d’alléger le texte.


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